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Histoire de l'école du CDE par Evelyne Ertel
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Image"Histoire d’une Ecole" par Evelyne Ertel, in OutreScène, La Revue du Théâtre National de Strasbourg, mai 2006.

 

Maître de conférences à l'Institut d'Etudes Théâtrales de Paris III-Sorbonne Nouvelle, historienne du théâtre, dramaturge, elle a écrit de nombreux ouvrages sur le théâtre. Dans ce texte elle dresse la première histoire de l’Ecole qui, portée par le succès de la décentralisation, puis secouée par ses crises, n’a cessé d’être traversée par l’histoire du théâtre public en France. Elle montre comment les enjeux artistiques, pédagogiques et politiques y sont indissociables depuis sa création, par Michel Saint-Denis, il y a plus d’un demi-siècle.

Article publié in OutreScène, La Revue du Théâtre National de Strasbourg, mai 2006, "L’Ecole du TNS,1954-2006, Une école dans un théâtre", pp. 158-182.

 


  

Histoire d’une École

 

L’art s’appauvrit ou s’affole, s’il ne s’appuie sur les principes de l’école.
Jacques Copeau


Neveu et disciple de Jacques Copeau, Michel Saint-Denis accepte de prendre en 1953 la direction du Centre dramatique de l’Est, à la seule condition que les subventions accordées par l’État et les municipalités lui permettent de créer, à côté du théâtre et en relation avec lui, une école « supérieure », formant à tous les métiers du théâtre. Car il a fait sien le principe de Copeau qui, en fondant le Vieux-Colombier, affirmait : « L’idée de l’École et l’idée du Théâtre ne sont qu’une seule et même idée. Elles sont nées ensemble. ». Principe d’interdépendance qui a, pendant plus de cinquante ans, assuré la continuité de l’École de Strasbourg, malgré les remous et les crises qui ont pu la secouer, quels qu’aient été les évolutions de la pratique théâtrale, les flux et reflux des idéologies et des esthétiques, et qui fait encore aujourd’hui sa spécificité.

Une même souche : Copeau

La fondation de cette école est liée à l’histoire de la décentralisation dramatique en France, qui, elle-même, s’est inspirée très largement des idées de Copeau, tant sur le plan esthétique que sur le plan éthique :


– mise en place d’un répertoire à la fois éclectique et cohérent, équilibrant classiques et modernes, français et étrangers ;
– mise en scène subordonnée au texte dramatique, reposant essentiellement sur le jeu des acteurs, d’où l’importance accordée à la formation ;
– économie des autres moyens scéniques (le fameux « tréteau nu ») ;
– primauté de l’ensemble sur l’individu, d’où la nécessité de la troupe permanente ;
– valorisation des qualités morales de l’acteur plutôt que de ses dons.


Premier Centre dramatique créé en 1946, le CDE est né de la volonté conjuguée de plusieurs villes de l’Est de la France réunies en un Syndicat intercommunal (Colmar, Strasbourg, Metz, Mulhouse et, à partir de 1951, Haguenau) et de l’État, en la personne de Jeanne Laurent : l’Alsace ayant subi pendant l’Occupation une germanisation forcée, l’implantation d’une troupe « stable » qui rayonnerait dans les villes de la région, en y donnant « des représentations théâtrales de qualité élevée » semble un bon moyen de rendre sa primauté à la langue et à la culture françaises. Pour assurer cette « qualité élevée », le Centre se donne aussi d’emblée comme but « la formation éventuelle de comédiens ». Ceci doit se comprendre par rapport à la situation de l’époque : la quasi-totalité de la vie théâtrale professionnelle se déroule à Paris – la province n’en connaît que ce que lui en apportent des tournées ponctuelles – et, en particulier, ce n’est qu’à Paris que le futur acteur peut apprendre son métier. On comprend qu’ait été ressentie la nécessité de former, pour la troupe locale, des acteurs « issus de la région », au même niveau de compétences que leurs collègues parisiens.
Ce projet est clairement formulé dans la lettre de candidature à la succession de Roland Piétri – celui-ci a assuré une première direction de quelques mois – qu’André Clavé adresse à Jeanne Laurent en avril 1947 : « Un Centre ne saurait vivre sans une école où les candidats comédiens de la région puissent faire leur apprentissage, et où les comédiens de la troupe devraient eux-mêmes venir se perfectionner et réfléchir sur leur métier ». Peu après sa prise de fonction à la tête du CDE, Clavé fonde effectivement l’École d’art dramatique du CDE (E.C.D.E.), qui se tient au théâtre municipal de Colmar – siège provisoire du Centre avant que la construction d’un nouveau théâtre lui permette de s’installer à Strasbourg. Des cours gratuits de deux heures ont lieu en fin de journée, assurés par « certains membres de la troupe permanente » ; le programme annoncé est le suivant : improvisation mimée, étude de scènes, diction, littérature appliquée, danse, gymnastique, scénographie, chant et pose de voix. On ne sait pas exactement comment cette école a fonctionné, ni dans quelle mesure son programme plutôt ambitieux a pu être rempli. Elle n’avait certainement pas les moyens de ce à quoi elle prétendait : «former de jeunes élèves comédiens qui pourront être appelés à participer à l’effort artistique actuel et futur du CDE » .
Mais il est intéressant de souligner que pour Clavé, au moins sur le plan théorique, il ne s’agit pas simplement de combler un manque : la formation professionnelle de l’acteur doit être liée à « une éthique nouvelle »; l’École doit former des « militants » ; elle « est un laboratoire où l’on cherche, où l’on élabore, où l’on combat ». Par ces termes, où l’on peut aussi déceler l’influence des mouvements de l’Éducation populaire, il se revendique clairement de Copeau ; c’est, du reste, une citation de celui-ci qu’il met en exergue à sa présentation de l’École.
Sans avoir jamais eu de lien direct avec le fondateur du Vieux-Colombier, Clavé est bien de sa lignée, par la médiation de Jouvet et de Dullin qu’il admire. Déjà, plusieurs des membres de la compagnie itinérante La Roulotte, qu’il a fondée et dirigée pendant l’Occupation, venaient de l’Atelier, notamment Jean Vilar qui co-animait la troupe et Hélène Gerber, engagée comme comédienne au CDE et à qui il confie la responsabilité de l’École. La troupe permanente qu’il constitue est formée principalement par d’anciens élèves et comédiens de Dullin. À son départ du Centre, Michel Saint-Denis lui rend hommage en reconnaissant cette filiation : « André Clavé et moi nous sommes issus de la même souche ».