Joomla-Visites | Statistiques de fréquentation pour Joomla! Statistics

Home arrow Personal Recollections arrow Entretien avec Pierre Lefèvre
Entretien avec Pierre Lefèvre
Article Index
Entretien avec Pierre Lefèvre
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5


JBG : J’ai retrouvé un article de Jean Oberlé qui parle de toute cette période... [ Pause : Nous examinons l’article de Jean Oberlé, photocopie d’un article trouvé dans le Fond de la Société d’Histoire du Théâtre ( voir Annexe 4 ), Pierre Lefèvre me montre une épreuve du sigle des Copiaus, que Saint-Denis lui avait offert, ainsi que, dans son salon, un tableau de lui par Jean Oberlé, assis dans un fauteuil et fumant la pipe – une habitude prise avec Saint-Denis m’explique son ex-femme, Margueritte Chan, qui donne une curieuse filiation Copeau - Saint-Denis - Lefèvre à ce mimétisme autour de la pipe ].
JBG : J’imagine que c’est une période où vos liens avec Michel Saint-Denis vont beaucoup se resserrer.
PL : Oui, bien sûr, on se voyait tous les jours. Et c’était difficile.
JBG : Oui, c’était une période difficile. Et comment se passait les rencontres avec les grands hommes de cette période ? Il a rencontré de Gaulle par exemple.
PL : Oui,... il n’a pas aimé beaucoup... les gaullistes étaient très agressifs vis-à-vis du groupe de la radio. Parce que, on était indépendants, et eux  ils pensaient déjà en termes politiques. Le gaullisme... on ne peut pas être gaulliste sans De Gaulle. Alors on était les premiers, les premiers protestataires car...
JBG : ...Oui, les artistes ne font pas bon ménage avec les politiciens ! (rires) On a dit de Saint-Denis que c’était le seul résistant qui ne soit ni Communiste ni Gaulliste...
PL : Oui, c’est vrai ! On a fait notre travail...objectif quoi, de journaliste. On a fait un sacré boulot ! (sourires)
JBG : Et alors, à la fin de la guerre, le travail ne va pas s’arrêter tout de suite, parce que en France vous allez continuer un peu...
PL : Oui, oui. Je vais faire un programme qui s’adresse à l’Europe en Anglais, et basé sur Paris. J’ai fait ça pendant un an et demi.
JBG : Et toujours avec Saint-Denis ?
PL : Non, non, là, il y a eut une période où je ne l’ai pas tellement vu.
JBG : Et pendant la période de la BBC, est-ce qu’il pensait toujours au théâtre ? Il écrivait ou...
PL : Non.
JBG : Il n’y pensait plus du tout. Peut-être qu’il en avait un peu assez du théâtre ?
PL : Non ! Mais il avait d’immenses responsabilités, il était [leader ?] dans chaque émission Les Français parlent aux Français,...
JBG : Donc il n’avait plus le temps de faire autre chose...
PL : Non.
JBG : Mais au sortir de la guerre, il sait déjà ce qu’il va faire, puisqu’il va écrire à George Devine et à Glen Byam Shaw pour penser déjà à créer une école qui soit rattachée à l’Old Vic.
PL : Oui. Alors, là je l’ai revu, et on a fait une semaine de seminar dans le midi de la France, pour planifier ce qu’on ferait si...si on obtenait le support pour créer un centre théâtral associé au théâtre de l’Old Vic.
JBG : C’était un projet très bien ficelé déjà...
PL : Oh oui, oui, oui. On avait discuté le nombre de gens, le nombre de profs qu’il faudrait engager déjà...
JBG : Très, très détaillé...
PL : C’était dans le coup quoi !
JBG : Et vous allez présenter le projet en Angleterre, mais à qui ?
PL : Aux governors, aux gouverneurs du projet Old Vic. On devait leur rendre compte.
JBG : Et il y avait Tyrone Guthrie ? [ En fait, Guthrie ne faisait plus partie de l’Old Vic à cette période, mais il revenait en 1951 à la tête du théâtre et évinça Saint-Denis en fermant l’école ]
PL : Oui, oui, oui. Mais on a tout fait pour le... il n’était pas du tout du même avis que nous.
JBG : Pourtant c’est lui qui avait donné de l’argent à Saint-Denis pour fonder le Studio. Donc c’était quand même un ami...
PL : Oui, oui. Et puis il est allé au Canada, où il a fondé un théâtre c’est là qu’il a fini sa carrière... Tyrone Guthrie... [ pause ]
JBG : Est-ce que le succès d’Oedipe Roi a favorisé le projet du centre ?
PL: Oui, certainement. [...]
JBG : Le centre était subventionné. Et ça c’est assez nouveau en Angleterre.
PL : Oui.
JBG : Et comment Saint-Denis a perçu ça ? Parce que Jacques Copeau, au Vieux-Colombier, avait dit que accepter de l’argent public, c’était perdre sa liberté, c’est se mettre des menottes aux poignets. Comment Saint-Denis s’en est arrangé ?
PL : Oh, je crois qu’il n’a pas hésité. Il fallait bien financer...l’installation d’un centre... il avait un sens pratique quand même !
JBG : Et puis financer une école, c’était accepter que ça ne soit pas rentable.
PL : Oui, alors dans le privé, heu...
JBG : Et est-ce que justement au niveau de la gestion financière il était très compétent Michel Saint-Denis ?
PL : Non, pas tellement, mais George Devine, il s’occupait toujours de la finance.
JBG : Saint-Denis se concentrait plus sur l’artistique.
PL : Oui. C’était George Devine qui était le... l’organisateur sous l’ensemble... dans presque toutes les choses que Michel a entreprises, il y avait là le financier George Devine. Il avait le talent pour ça.
JBG : Il se complétaient très bien, donc.
PL : Oui. [...]
JBG : Comment ça s’est passé avec Glen Byam Shaw au niveau de la direction de l’école ?
PL :C’était un très, très bon acteur. Et il s’occupait surtout de l’interprétation des élèves-acteur.
JBG : Et vous, vous donniez quel cours ?
PL : Moi, j’était son assistant, et je donnait des cours d’improvisation comique, travail de masque, et c’est là que j’ai commencé à être intéressé par les masques, et depuis j’ai fait carrière, les quarante dernières années, que du masque, en allant à New York et à Montréal.
JBG : C’est Saint-Denis qui vous a initié au masque ?
PL : Oui, et puis George Devine...
JBG :...qui avait appris avec Saint-Denis...
PL : Oui. [ Pierre Lefèvre me montre aussi une plaque commémorative offerte par un organisme où il a organisé des stages de masque, à Chautauqua, dans l’état de New York, Etats-Unis, durant 23 ans ]
JBG : Dès le départ, l’Old Vic School va connaître un grand succès : j’ai noté qu’il y a eut près de 400 candidats ! Vous vous souvenez de cette première année à l’Old Vic ?
PL : Oui. Je m’en souviens bien parce que, ... j’ai fait les 400 auditions ! (rires) Un tour de force ! On commençait à huit heure du matin, jusqu’à huit heure du soir...
JBG : Saint-Denis était là j’imagine...
PL : Non, moi je faisais le premier tour, alors au second tour il y avait encore un petit état-major d’enseignants qui formaient le jury... mais qu’est-ce qu’on a fait comme auditions !
JBG : C’est de la faute de Saint-Denis, il était trop populaire ! (rires) Mais j’ai noté que les critères de sélection étaient très durs au départ, justement parce qu’il y avait beaucoup de monde.
PL : Oui
JBG : Comment ça se traduisait ? Quand vous aviez un jeune qui présentait une scène, qu’est-ce que vous lui disiez ?
PL : Oh bah moi, rien. C’est lui qui me disait... (rires)
JBG : Evidemment ! Donc il faisait sa scène, et on lui disait de revenir ou  non.
PL : Voilà. C’était un peu, un peu... un peu froid.
JBG : Et je crois qu’il y avait un entretien aussi après les auditions. Pour vérifier.
PL : Oui, oui.
JBG : Alors qu’est-ce que Saint-Denis ou vous demandiez pendant cet entretien ? MC : Si les parents étaient d’accord ! (rires)
PL : Oui... enfin c’était une façon de s’assurer qu’on ne s’était pas trompé
JBG : Sur la personne, sur ses motivation...
PL :Oui, au plus prêt, ce qui arrive à toute personne qui sélectionne.
JBG : D’une manière générale, quels critères de sélection gardait Michel Saint-Denis ? il se fiait plus à son pif, comme vous disiez tout à l’heure, ou il y avait des critères comme l’élocution, la présence.... ?
PL : Oui, oh, finalement, c’est au pif...
JBG : Il fallait sentir le candidat
PL : Oui...   L’entretien s’achevait ici, la grippe qui touchait Pierre Lefèvre l’obligeant à un effort considérable pour répondre à mes questions. Devant regagner Paris, je repartais avec une bande d’environs 69 minutes, un peu frustré tant je sentais que cet homme avait encore beaucoup à dire. Mais continuer aurait été vraiment impossible, et j’étais conscient de l’effort important que Pierre Lefèvre avait consenti pour moi, mesurant déjà ma chance d’avoir pu rencontrer l’un des disciples directs de Michel Saint-Denis.