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Page 2 of 2 Faire des critiques, c’est prendre des responsabilités. Il faut toucher juste, ramener l’essentiel au cœur d’une vérité cachée qui échappe ou se dévoile ; guetter le sensible, l’inexprimé, l’avertissement intuitif : mener la chasse au factice, au surfait, éliminer les scories. « Comment a –t- il répété ? » était la question la plus souvent posée par Saint-Denis aux enseignants. La conduite des répétitions, les différentes phases du travail sur le jeu, la façon dont était pris les exercices techniques, ou la danse, ou l’improvisation, l’intéressaient tout autant que la présentation. Ces quelques heures où nous rentrions en conclave pour faire le point avec nos enseignants demeurent pour moi un des moments forts de cette formation d’acteur. J’en garde l’image d’une ellipse insulaire, d’un champ clos où de part et d’autre allait circuler tout un vocabulaire inconnu, et que nous allions nous approprier au fur et à mesure que nous avancions dans notre travail, tout cela dans un climat de fermeté et d’indulgence, d’humour et de sérieux, d’écoute et de confiance. Sans approximation et sans truchement. Comme l’aurait fait une cartomancienne, Saint-Denis disposait sur la table un nombre impressionnant de petits bouts de papier, annotés d’observations qu’il nous distillait à chacun, goutte à goutte, récompensant d’un regard amusé ou sérieux, qui nous allait jusqu’à l’os, le puzzle de sa critique. « Il faut partir de ce que l’on a.Tu fais un nœud gordien et tu passes ton temps à vouloir le démêler…Ne dénaturez pas le personnage par une brillance excessive. Il faut simplifier. Sachez nourrir une idée qui grandit. Portez les facultés du dresseur au niveau où sont arrivés les chiens….Pas de pittoresque. ». Il m’arrive de penser à lui comme à un vieux coach, à ces entraîneurs du coin des rings, vivant intensément le combat livré par leurs poulains, expert en esquive, en coups donnés et en coups reçus. Il était né pour être pédagogue. Contraint par raison de santé, Michel Saint-Denis quittait au printemps 1957 la direction du Centre Dramatique de l’Est. L’affection filiale, que nous les jeunes, portions à celui qui nous avait formés, nous rendait orphelins de père. Hubert Gignoux lui succédait. Ces changements de direction sont souvent des moments difficiles dans l’histoire de l’existence de nos maisons. Pour dédramatiser ce passage délicat, j’emprunte ici une approche biblique en disant qu’Hubert Gignoux sut nous faire comprendre très tôt, par son attitude, ses propos et ses décisions, qu’il n’était pas venu pour transformer la loi, mais pour la compléter, et qu’il ne souhaitait, par son expérience de sept années à la tête du Centre Dramatique de l’Ouest,qu’enrichir l’héritage laissé par Saint-Denis.
Tout comme pour ce dernier, comment parler de « patrons » qui ne se racontaient pas, ou si peu, dont la discrétion ne répondait pas à notre muette curiosité ; et pourtant quel lien mystérieux se tissait entre eux et nous, au delà de la quotidienneté, des appréciations ou critiques de nos entourages, voire la satisfaction de notre propre estime, pour ne conserver en définitive que l’écoute de leur jugement. C’était tout simplement, je le crois, la confiance rendue à la confiance donnée.
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