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Le théâtre conquérant - les Centres dramatiques français
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Le théâtre conquérant - les Centres dramatiques français
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ImageTexte de Michel Saint-Denis à propos des Centres dramatiques français issus de la décentralisation théâtrale

Texte de Michel Saint-Denis à propos des Centres dramatiques français issus de la décentralisation théâtrale

Publié dans les "Cahiers Français d’Informations" d'Avril 1955.

 


 

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Jean Vilar et Jeanna Laurent
Cinq Centres dramatiques fonctionnent actuellement en France. Ce sont le Centre dramatique de l’Est (Strasbourg), la Comédie de Saint-Étienne ( Saint-Étienne), le Centre dramatique de l’Ouest (Rennes), la Comédie de Provence (Aix-en-Provence) et le Grenier de Toulouse (Toulouse). De par leur situation réciproque, ils desservent donc la presque totalité du territoire français, sauf une partie du nord du pays.

Avant d’analyser les raisons de leur création, il me semble bon de définir ce que sont les Centres. Nous appelons Centre dramatique, une compagnie de comédiens professionnels, subventionnée par l’Etat et par les municipalités locales et dont la mission est d’apporter aux villes de sa région, un théâtre de qualité, basé sur le répertoire classique français et étranger, et, à longue échéance, de susciter dans la province même, une vie théâtrale originale. Nous reviendrons plus en détail sur chacune de ces caractéristiques. Mais, dès maintenant, l’on peut voir que les Centres dramatiques répondent à un besoin spécifiquement français.

C’est au XVI° siècle, selon un processus  qui s’est poursuivi jusqu’à nos jours, que furent jetées les bases de la centralisation propre à notre pays. La politique versaillaise de Louis XIV, celle de la Révolution, puis de l’Empire, enfin celle de III° République ne firent qu’aggraver les choses. Quatre siècles de protectionnisme artistique ont créé de cette situation paradoxale dont nous souffrons aujourd’hui : l’Hypertrophie de Paris, capitale politique, économique et culturelle, qui absorbe les forces vives de la nation entière.

Les Provinces Négligés

Cette situation était particulièrement grave pour les théâtres. Outre les théâtres subventionnés, quarante-huit théâtres dramatiques fonctionnent actuellement à Paris. Avant la création des Contrées, qui date de 1947, ils représentaient pratiquement toute la vie théâtrale française. Bien qu’on ne puisse que se féliciter d’une production aussi intense, il faut cependant noter que les théâtres parisiens, avant la dernière guerre, ne s’adressaient plus qu’à des théâtres ouverts à toute la société, et que la plupart des auteurs comme des directeurs travaillaient en vue d’obtenir l’assentiment de quelques critiques tout-puissants dont dépendait la carrière commerciale des pièces. Face à cette floraison parisienne, inquiétante à force d’être riche, la province était dépourvue de toute vie théâtrale propre. Les théâtres municipaux, hormis quelques théâtres lyriques montant toujours les mêmes opéras du XIX° siècle, n’avaient plus de troupes dramatiques fixes. Faute de renouveler leur répertoire, faute d’artistes consacrés, faute de crédits et incapables de résister à, la concurrence du cinèma, ils avaient dû fermer leurs portes, les uns après les autres. Ils n’étaient plus utilisées que par les tournées qui emmenaient à travers la France, les succès parisiens. Alsaciens, Bretons et Provençaux n’avaient plus la faculté de traduire sur la scène leurs tempéraments, leurs traditions, leur manière de vivre et de sentir. Seules quelques troupes d’amateurs, dont quelques-unes de valeur, continuaient d’assurer la permanence du théâtre, avec des difficultés sans nombre et dans l’indifférence générale.

Premières Réactions contre la Centralisation Abusive

Cette description  ne serait pas exacte, si elle ne mentionnait que, dès avant 1914, certains hommes de théâtre français avaient essayé de lutter contre ce courant et, malgré leurs échecs, avaient donné un exemple qui allait bientôt être suivi.

Ce fut Firmin Gémier, qui, en 1912, fonda son Théâtre Ambulant, puis, après la guerre de 1914, le Théâtre National Populaire. Le théâtre ambulant ne dura que deux saisons et le théâtre national populaire, faute de crédits suffisants et mal soutenu par un public qui se cherchait encore, fut à demi paralysé jusqu’au jour où Jean Vilar sut, plus de vingt ans après, lui donner ce qui lui manquait, un style de représentation et un nouveau public.

La tentative de Gémier était d’ordre plutôt social. La réforme de Copeau fut avant tout esthétique. Elle s’attaqua en premier lieu à des conventions scéniques périmées. Cette réforme devait ensuite être poursuivie, développée par les hommes du Cartel. Ce n’est pas mon sujet ici de décrire l’histoire du Vieux-Colombier. En 1924, Jacques Copeau se retira avec quelques comédiens et quelques élèves en Bourgogne. Ainsi naquirent les Copiaux, troupe-école, qui furent la première ébauche des futurs Centres dramatiques. Vivant avec les vignerons, les Copiaux donnaient, dans les villages de Bourgogne, des farces classiques, des adaptations d’œuvres nouvelles, accompagnées de chants, de danses et à base d’improvisation, avaient souvent leurs thèmes puisés dans la réalité où vivaient à la fois comédiens et spectateurs, comme le spectacle intitulé « Les Travaux de la Vigne ». En 1929, les Copiaux se dispersèrent, mais la graine était lancée, puisque quelque vingt ans plus tard deux anciens Copiaux, Jean Dasté et moi-même, dirigeaient des Centres.