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Pia Jung raconte son expérience au CDE

ImagePia Jung raconte son expérience à l'Ecole de Strasbourg (1955), in OutreScène, La Revue du Théâtre National de Strasbourg, mai 2006.

Pia Jung entre à l’Ecole en février 1955, section jeu du Groupe II de l’Ecole : danse, acrobatie et  escrime, travail sur la voix parlée, le chant, l’improvisation, le masque, cours de culture générale… Elle intègre les Cadets du CDE en 1957 pour une tournée présentant La Belle de Haguenau de Jean Variot, Le Pays noir de Jean-Claude Marrey et un Divertissement de Suria Magito.

Elle fut ensuite conseillère pour le théâtre et l’action culturelle à la DRAC d’Alsace. 

Propos recueillis par Anne-Françoise Benhamou, in OutreScène, La Revue du Théâtre National de Strasbourg, mai 2006, "L’Ecole du TNS,1954-2006, Une école dans un théâtre", pp. 12-13.

 



 

Pia Jung. Groupe II, section Jeu


C’était en février, il me semble.
On nous avait annoncé un théâtre, des locaux de travail. Mais lorsque nous nous sommes présentés à la porte de l’avenue Schoelcher, notre surprise a été sans fond : nous étions les premiers à entrer de plain pied dans l’histoire d’un théâtre en construction. Rien ne ressemblait à mes attentes. Nous marchions dans les gravats. Les explications tourbillonnaient, il fallait les suivre au vol : l’architecte Pierre Sonrel, le scénographe Camille Demangeat, le calisson de l’avant-scène… Quelque chose comme de l’émerveillement prenait peu à peu le pas sur tout autre sentiment. On était à l’aube d’une aventure. Shakespeare, Eschyle, Molière, Strindberg hantaient déjà ce lieu encore informe, et j’avais moins froid.
Ce souvenir, Geo [Georgia Lachat] et moi le partageons. Qu’en est-il pour les autres, dont je revois les visages presque enfantins : Sonia, Huguette, Norbert, Prosper, Louis, Catherine… ? Je les ai peu revus.
Quant à l’École ? J’avais l’impression d’entrer sur un territoire qui n’était pas fait pour moi. La vie en groupe, la discipline, étrangères à ma formation d’étudiante, ne m’étaient pas faciles. Les cours débutaient à 8 heures avec « l’éducation corporelle » menée par Barbara Goodwin, inflexible professeur ramenée de Londres avec le reste de son équipe pédagogique par Michel Saint-Denis. Danse, acrobatie et escrime faisaient partie de la formation. Le travail sur la voix parlée et le chant était assuré par le merveilleux, l’inoubliable Jani Strasser, ancien répétiteur du festival de Glyndebourne. Les exercices avaient pour nom : le « sac de patates », « spaspaspa », « wayouyayou »… C’est d’ailleurs grâce à cela que Geo s’est fait reconnaître de moi au téléphone, l’année dernière.
Parmi les enseignants, John Blatchley, Pierre Lefèvre, étaient issus eux aussi de l’Old Vic School. Seuls Français, me semble-t-il, de l’équipe : Daniel Leveugle. Cet homme spirituel nous initiait à Marivaux et à Molière. J’en aimais la subtilité et la culture. Annie Cariel enseignait la diction et la lutte contre les accents d’origine. La discipline était sévère et s’appliquait également à l’uniforme exigé dans l’École : maillot noir et jupe noire réalisée en deux demi-cercles pour les filles, maillot et pantalon noir pour les garçons, chaussons Repetto pour tout le monde.
Ces professeurs venus d’Outre-Manche avaient sur nous un ascendant considérable : n’avaient-ils pas travaillé avec Peggy Ashcroft, John Gielgud, Laurence Olivier ? Le plus prestigieux et le plus redouté d’entre tous était le directeur, Michel Saint-Denis, qui, tel Jupiter foudroyant, présidait aux destinées trimestrielles de l’École. Tremblant, chacun attendait son verdict. L’exclusion était possible. Comme au lycée, un bulletin sanctionnait le travail fourni.
Tout était découverte, mais rien n’était donné. Progresser était difficile. Trois moments demeurent essentiels à mes yeux : l’improvisation, qui libérait l’imaginaire, le travail sur le masque, expérience de création intime d’un personnage, et enfin le contact avec une grande œuvre portée par de grands comédiens : à l’Opéra de Strasbourg, une représentation de La Ville de Claudel, avec Alain Cuny, Vilar et le TNP – un souvenir que nous avons évoqué, Geo et moi, avec la même émotion.
Le groupe n’était pas homogène et les amitiés et les inimitiés se nouaient selon des règles indéfinissables. Au cours de la deuxième année, il est arrivé à l’un ou à l’autre de changer de trottoir en apercevant dans la rue un camarade, conséquence sans doute de la coexistence trop pesante du quotidien à l’École.  Mais on se souvient surtout de la solidarité dans le travail, des liens avec les élèves de l’autre groupe (mon amitié avec Christine Herscher, alors élève décoratrice, dure encore), des interminables discussions du soir où nous refondions le théâtre.
Pour Geo, comme pour moi, cette époque a été une étape fondamentale. Il nous a été communiqué le sens de l’effort, de l’exigence personnelle, le goût du travail partagé, une certaine rigueur éthique, et enfin, l’accès à la dimension artistique de la vie.  Cela sert à se tenir debout à travers le temps.