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Entretien avec Pierre Lefèvre
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ImageEntretien avec Pierre Lefèvre, réalisé par Jean-Baptiste Gourmel, in Michel Saint-Denis, Un homme de théâtre (1897-1971 ), 2005.

 

Après avoir commencé une carrière d’acteur à Londres, Pierre Lefèvre y rencontre Michel Saint-Denis en 1931 alors qu’il  joue dans Antigone, spectacle amateur que dirigeait MSD à l’Institut français. Il le suit au LondonTheatre Studio, puis, pendant la guerre, dans l’équipe de Radio Londres, comme speaker. Leur collaboration se poursuit à l’Old Vic School, puis en 1954 à l’Ecole du Centre dramatique de l’Est. A Strasbourg, il enseigne l’improvisation et l’interprétation, avant de prendre la direction de l’Ecole à l’arrivée d’Hubert Gignoux en 1957 jusqu’en 1970. De 1971 à 1997, il enseigne le jeu masqué à l’Ecole Nationale de théâtre du Canada et à la Juilliard School de New York, deux écoles également créées par Saint-Denis

Interview réalisé par Jean-Baptiste Gourmel in Michel Saint-Denis, Un homme de théâtre (1897-1971), mémoire de Maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction de Pascal Ory et Pascale Goetschel,Université de Paris I Panthéon Sorbonne, Centre d’Histoire Sociale du XXe siécle, 2005, pp. X-XIX.

 

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Interview TV de Pierre Lefèvre à France 3 

 



En avril 2004, je partais quelques jours pour Strasbourg avec trois objectifs : travailler sur les Archives Départementales du Bas-Rhin, afin de trouver des éléments sur le Centre Dramatique de l’Est ( CDE ) sous l’ère de Michel Saint-Denis, compulser les archives du centre de documentation du Théâtre National de Strasbourg, héritier du CDE, enfin et surtout me rendre à Bersteht, charmant village non loin de la capitale alsacienne, pour rencontrer Pierre Lefèvre. On peut dire de Pierre Lefèvre qu’il est l’un des fils spirituels de Saint-Denis. Peut-être le seul véritable en France : après avoir été son élève à Londres en 1935 au London Theatre Studio ( LTS ) et avoir fourni quelques prestations dans certaines créations de Saint-Denis, il participait à la section française de la BBC dirigée par Saint-Denis pendant la guerre, puis devenait le directeur assistant de l’Old Vic Theatre School tout en y enseignant, de 1947 à 1952. A cette date, il suivait Michel Saint-Denis à Strasbourg où il continua à jouer et à enseigner, à l’Ecole du CDE dont il devenait le directeur au départ de Saint-Denis, en 1957. Las, le jour prévu pour l’entretien, Pierre Lefèvre, âgé alors de 93 ans, était touché par la grippe. Je reportais de jour en jour l’entrevue, informé de l’évolution de l’état de santé de Pierre Lefèvre par la très aimable Margueritte Chan, son ex-épouse alors à son chevet. Mais, devinant que je ne pouvais rester plus d’une semaine, Pierre Lefèvre consentit un immense effort en m’accueillant, pas tout à fait remis de sa grippe et en tout cas très fatigué. L’entretien eut donc lieu dans la chambre de Pierre Lefèvre, en présence de Margueritte Chan, bienveillante. Cette dernière intervint de façon mesurée, ayant été elle-même élève à l’école du CDE, juste après le départ de Saint-Denis. Après coup, je me rends compte que ce contexte m’a poussé à orienter davantage mes questions, pour ménager mon interlocuteur, souffrant. Pierre Lefèvre m’a néanmoins accueilli chaleureusement, exprimant sa joie de voir un étudiant s’intéresser spécifiquement à Michel Saint-Denis, à qui il voue encore aujourd’hui une profonde admiration et une grande fidélité. Répondant à mes questions malgré la fatigue, et parfois avec humour, on pouvait souvent percevoir dans son regard, à l’évocation de tel ou tel souvenir, les fulgurances d’un homme brillant et dévoué à sa passion.

 

Jean Baptiste Gourmel (JBG) : Je vois que vous avez le livre de Michel Saint-Denis, Training for Theatre. Pierre Lefèvre (PL) : Oui.


JBG : C’est un peu la bible des disciples de Saint-Denis, c’est là qu’il a répertorié toute sa réflexion sur le théâtre.
PL : Oui, il a commencé à noter tout ça, et puis il est tombé très malade. Et puis il a quand même pu surmonter son mal, et il a repris, comme vous le savez, en Angleterre, et ensuite il a continué à écrire ce livre, et il est mort avant de l’avoir publié.
JBG : Et c’est sa femme...
PL : Suria et puis Peter Hall, qui ont rédigé le reste.
JBG : Et il a été publié plus de dix ans après sa mort.
PL : Oui.
JBG : Et c’était important pour les... les témoins de Michel Saint-Denis, que ce livre soit...
PL : Oui, c’est malheureux qu’il n’ait pas... terminé, dix ans avant... il aurait eu une influence ! Mais heu... vous l’avez lu ?
JBG : Oui, j’ai lu surtout la première partie, sur toute sa carrière, car au départ je ne savais pas du tout où chercher...
PL : Oui, c’est un bon endroit où trouver...
JBG : Et puis c’est intéressant d’avoir son point de vue à lui...
PL : Oui, parce que c’est écrit sous forme de chapitres... telle année, tel point de ma carrière...
JBG : Pour chaque école...
PL : Oui, oui, c’est ça.
JBG : Alors vous même, vous avez collaboré avec Michel pendant plus de vingt ans, puisque selon ce que j’ai retrouvé, vous avez commencé à l’école du [ London Theatre ] Studio. Donc ça c’était en 1935...
PL : Oui, c’est ça.
JBG : Et comment est-ce que vous l’avez rencontré, Michel Saint-Denis ?
PL : Heu... Il était le chef de la Compagnie des Quinze, et ils sont venu jouer à Londres. Ils ont joué...
JBG : Ils avaient joué Noé,...
PL : (acquiesçant) Noé, et Le Viol de Lucrèce,...
JBG : Et vous l’aviez vu [ NDLR :  en 1931 ] ?
PL : Alors j’ai vu ça, oui...
JBG : C’est extraordinaire !
PL : Je m’en souviens très bien. Et alors à l’Institut Français, ils faisaient venir des one-man-show, et ils avaient demandé à Saint-Denis de monter, heu...
JBG : Un spectacle ? un spectacle avec des étudiants ?
PL : Non, non, [...] un Antigone de Cocteau.
JBG : Je ne savais pas qu’il avait monté ça.
PL : Il avait monté ça, et alors il leur manquait un Messager. j’avais travaillé avec une petite troupe provinciale...
JBG : Et vous vous êtes porté volontaire...
PL : Alors j’ai accepté, et quand le spectacle a été fini, il m’a dit heu... « ...ça ne t’intéresserait pas de continuer ? Je crois que tu as du talent... » et je lui ai dit comme ça que j’acceptais.
JBG : Vous avez accepté... et évidemment vous étiez très enthousiaste après avoir vu la compagnie des Quinze...
PL : Oui, oui, oui !
JBG : Et donc là vous commencez en 1935.
PL : J’ai fais un an et demi seulement...[ NDLR : la formation durait normalement deux ans, mais la première promotion eut six mois de moins la première année...]
JBG : à l’école ?  
PL : Oui,... après quoi j’ai eu mon premier emploi à l’Old Vic [ comme comédien ], où il y avait de nouveau Saint- Denis comme metteur en scène de Macbeth.
JBG : Donc en fait, Saint-Denis avait deux carrières en même temps : il y avait l’école, au studio, et en même temps il faisait des mises en scène à l’Old Vic ?
PL : Voilà, oui.
JBG : Et donc il prenait de ses anciens élèves comme acteur pour jouer à l’Old Vic.
PL : Oui.